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Assistance mortelle, ou la faillite de l’aide internationale en Haïti

« Mon film parle de désorganisation et de poker menteur. Les grands bailleurs, les Etats, les institutions financières internationales, les ONG sont isolés dans leur bulle, loin des Haïtiens. Chacun veut être libre de gérer l’argent qu’on lui donne. » Tel est le tableau dépeint par Raoul Peck dans son dernier documentaire d’investigation, diffusé ce soir sur Arte. Le grand branle-bas de combat des ONG, le débarquement des militaires américains, le déploiement des matériels et approvisionnements les plus variées… Dans les jours qui ont suivi le tremblement de terre du 12 janvier 2010 en Haïti, on a pensé que le monde entier accourrait au chevet du pays. Une aide inconditionnelle était promise pour reconstruire qui se chiffre en milliards de dollars.

« Mais rapidement, on s’est aperçu que les Haïtiens ne pouvaient pas agir à hauteur de leur compétence, se souvient Raoul Peck arrivé dans les jours qui ont suivi la catastrophe. On gênait presque. Et en même temps, nous vivions un grand moment de solidarité nationale. Entre dépression latente et sentiment d’incapacité, j’ai voulu faire ce que je sais faire , c’est-à-dire un film. » Durant deux ans, son équipe se relaie pour filmer la reconstruction promise, de l’intérieur. « En tant qu’ancien ministre, j’ai eu accès à toutes les coulisses, précise le réalisateur. » Réunions entre experts internationaux, interventions des ONG et interrogations des cadres Haïtiens, le film montre comment s’est construite une forme de bulle humanitaire, à la fois coûteuse et inefficace qui aboutit au désastre actuel : une reconstruction qui, trois ans après n’a toujours pas commencé, malgré tout l’argent promis.

Il montre aussi comment les acteurs de cette non reconstruction balancent entre la prise de conscience d’un échec imminent et la fidélité à leur « mission », entre l’obligation de rendre des compte aux bailleurs, ceux par qui les financements aux ONG ont été brusquement multipliés, et l’impact réel de leur intervention. L’image de ce jeune gestionnaire de camps qui organise une réunion avec des personnes déplacées à la veille du départ de son organisation, leur expliquant qu’il ne les abandonne puisqu’il leur laisse un outil fantastique, le classeur renfermant le manuel de gestion du camps, est édifiante. « Même si tous ne sont pas à mettre dans le même panier et que je connais nombre d’humanitaires qui ont démissionné pour ne plus avoir à participer de ce gâchis, souligne Raoul Peck. »

Une large parole est laissée aux représentants du gouvernement Haïtien, si souvent accusé de corruption qu’il est ici totalement contourné par le dispositif mis en place par la communauté internationale pour le relèvement du pays.

L’investigation est parcourue par une voix off qui évoque une correspondance entre le réalisateur et l’un de ces experts internationaux partis pour relever Haïti. On y entend le désespoir et l’impuissance du premier qui renvoie en écho aux doutes et aux errements de l’autre. « Et en même temps, je pense qu’Haïti c’est un exemple de ce qui se passe aussi ailleurs sur d’autres lieux de catastrophe, conclut Raoul Peck. Ce n’est pas seulement pour le pays que j’ai voulu faire ce film, mais aussi pour tous ceux qui vont venir après.« Car comme le souligne Jean-Max Bellerive, premier Ministre, à la fin du film : « Si la communauté internationale n’arrive pas à reconstruire Haïti, que fera-t-elle ailleurs ?»

Sandra Mignot pour Mososah

 

Assistance mortelle, diffusé le 16 avril sur Arte. Rediffusion durant les 7 jours suivants http://videos.arte.tv/fr/videos/assistance-mortelle–7455884.html

Les associations haïtiennes peuvent également obtenir le film gratuitement pour l’organisation de projection et de débats publics.