Category Archives: Paroles de déplacés

« Comme si on nous avait donné quelque-chose d’incomplet »

Moi Antoinette Charles, 45 ans, j’habite à Sainte-Hélène, un quartier de Jacmel, avec mes trois fils. Après le 12 janvier 2010 nous avons d’abord vécu sous une tente parce que notre maison du bord de la rivière avait été endommagée… Puis en décembre 2011, une ONG est venue installer ces maisonnettes pour nous. De simples maisonnettes en préfabriqué, d’une quinzaine de mètres carrés, posées à même la terre. Mais c’est un peu comme si on nous avait donné quelque chose d’incomplet. Il n’y a pas de toilettes ni d’eau dans la maison. Les toilettes sont collectives, à l’extérieur, mais elles ont été cassées, parce que le propriétaire du terrain où elles se trouvent ne voulait pas qu’on les installe là. On nous avait aussi promis des panneaux solaires, un peu de mobilier… On ne les a pas eus. Mais on ne peut rien dire, on nous a quand même donné la maisonnette, et puis des kits d’hygiène. Nous avons quelques ressources car mon fils aîné travaille. Il est artiste. Ca m’a permis de créer un petit commerce d’alimentation et aussi d’acheter du ciment pour stabiliser le sol de la maisonnette. Mon second fils a 22 ans, il a été blessé dans le tremblement de terre. Il en conserve une douleur à la hanche. Le petit dernier, 9 ans, va à l’école. On se débrouille. Le plus important pour moi c’est de nourrir et éduquer mes enfants afin d’assurer leur avenir.

Propos recueillis le 3 avril 2012

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« Avec l’argent, nous allons commencer à réparer la maison de mes parents »


« Moi Martinès Princeton, 28 ans, j’ai vécu dans le camp de la Primature, à Port-au-Prince depuis le 12 janvier 2010. Je suis arrivé ici avec mes parents, car notre maison de Djobel a subi des dommages lors du séisme. Là-bas, j’habitais un étage de la maison. Et ici, j’ai ma propre tente. C’est normal parce que je suis adulte, je dois mener ma vie d’adulte. Mais j’ai été rejoint récemment par d’autres éducateurs qui ont dû laisser leur tente…

Nous avons reçu de l’aide, dans ce camp, les deux premiers mois surtout. Puis nous n’avons plus eu que de l’eau et des sanitaires entretenus grâce à la Croix Rouge, jusqu’à ce jour. Et puis Save the Children nous a formés, nous 13 jeunes, pour prendre soin des enfants. Il s’agissait de leur proposer des activités éducatives, d’intervenir pour leur protection, lutter contre les maltraitances, les violences, les négligences. Nous avons dispensé des formations aux parents aussi. Et on était en relation avec les agents FTR (Family Tracing and Reunification, réunification et suivi des familles). Mais nous ne sommes que des bénévoles, nous n’avons pas été payés pour cela. Nous avons été les yeux, les bras de Save, nous avons fait le travail, et nous avons obtenu un certificat mais pas de rémunération. Nous l’avons fait par amour des enfants. Et j’aimerais à l’avenir pouvoir en faire mon métier… A ce jour, je n’ai jamais occupé d’emploi, malgré mes études en communication.

Je vais déménager la semaine prochaine. On nous donne 21 000 GH pour partir et louer un logement pour 1 an, dont 1000 GH pour organiser le déménagement. J’ai quand même un lit, une télévision, mes vêtements à emmener… Je pars chez une tante à Jacquet Toto, dont la maison n’a pas souffert. J’aurais aimé trouver quelque chose pour moi seul, mais c’est difficile. Avec l’argent que l’on nous donne, nous allons commencer à réparer la maison de mes parents et quand ce sera fait, j’y retournerais. Eux sont déjà là-bas.

Pour l’instant, j’essaye d’aider cette jeune femme qui a été expulsée du camp avec son enfant de 3 ans. En fait, elle était absente lors du recensement qui a été fait par OIM (Organisation internationale pour les migrations) pour organiser le départ des gens. Alors ils ont démonté sa tente. Après tu ne peux plus la redresser. C’est ce qu’ils font quand personne ne peut prouver qu’il vit là. Pourtant elle avait laissé un numéro de téléphone pour qu’on puisse vérifier qu’elle était en rendez-vous. Mais le téléphone était déchargé, ils n’ont pas pu parler à quelqu’un et voilà… Depuis elle dort chez une voisine, mais celle-ci va bientôt quitter le camp. Ils ne veulent toujours pas l’inscrire sur la liste. J’essaye de plaider sa cause. »

Propos recueillis le 10 avril 2012

« On ne nous traite pas comme des citoyens »

« Moi, Ruben Calixte, 47 ans, je suis une victime du tremblement de terre du 12 janvier 2010 et je vis dans un camps de déplacés, à Jacmel. Avant le séisme, je payais 7 000 $H annuels pour un appartement, où je vivais avec ma femme et nos 5 enfants. Aujourd’hui, nous avons perdu notre fils aîné, notre logement et je ne trouve plus beaucoup de travail. Nous sommes d’abord passés par le camp de l’Aviation, puis Pinchinat et nous sommes à présent dans un shelter de 18 m2 à Beaudoin. C’est mieux, mais nous n’avons pas d’accès direct à l’eau potable ni à l’électricité.

Le fond du problème, c’est qu’on ne nous traite pas comme des citoyens, pas même comme des humains. On nous oublie. L’Etat est invisible dans les camps. Il pousse les gens à déguerpir des espaces publics. A Jacmel, on a donné
10 000 GH pour que les sinistrés quittent la place de la mairie où ils s’étaient installés. Mais avec ça on ne peut pas trouver de logement. Où vont-ils atterrir ? Bien-sûr les camps ne sont pas de bons endroits pour vivre. Les gens réunis là ne se connaissent pas, ils ne forment pas une vraie communauté. Et leurs difficultés les poussent parfois à la violence. On nous stigmatise nous qui vivons dans les camps parce que nous n’avons pas de logement. Maintenant en plus, on nous accuse d’être là pour profiter d’avantages. C’est vrai que certains s’immiscent dans les camps à la recherche de quelque bénéfice, mais à qui la faute si nous sommes réduits à vivre dans ces conditions ? Tout homme a le droit de vivre dans une maison.

Je suis victime oui, mais je suis aussi contremaître et un bon contremaître. Avant je parvenais à faire vivre ma famille grâce à mon salaire. Mais l’entreprise qui m’employait a quitté la région. Et puis mes diplômes ont disparu dans le tremblement de terre, alors je ne peux plus les présenter à un employeur potentiel. Je dois me contenter de quelques petits jobs pour survivre ici et là. Parce que l’Etat ne nous aide pas. J’ai trois enfants qui vont à l’école. Mais je n’ai pas encore pu payer les 3 250 GH que je dois pour l’écolage et le kindergarten… Nous survivons avec 8 à 10 $H par semaine. Vous savez, il y a des hommes qui perdent leur femme parce qu’ils ne peuvent entretenir leur famille. Que puis-je faire ? Aller à Port-au-Prince ? Ce serait encore plus de misère… L’avenir pour moi, ça n’existe pas. »

Propos recueillis le 4 décembre 2011.