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Haïti : Vers la formalisation d’un espace d’économie sociale

P-au-P, 12 juil. 2012 [AlterPresse] — L’Association nationale des caisses populaires haïtiennes (Anacaph) et le Conseil national de financement populaire (Knfp) ont annoncé cette semaine la mise en place d’un « espace d’économie sociale ». Cet espace a été créé à partir de l’atelier de réflexion des 10 et 11 juillet, organisé par les deux associations conjointement avec l’Association nationale des institutions de microfinance d’Haïti (Animh) et le Forum latino-américain et caribéen pour le financement rural (Forolacfr).

L’égalité, l’équité et la solidarité font partie des fondements idéologiques de l’économie sociale, qui constitue un troisième secteur, aux cotés du privé et du public, a expliqué Lionel Fleuristin du Knfp.La rencontre qui a eu lieu en prélude à l’assemblée générale ordinaire annuelle de l’Anacaph et à l’aube des quinze ans des réseaux Anacaph et Knfp, a réuni à Montrouis (Nord) plus d’une centaine de participants venant des diverses régions du pays, du Brésil, du Pérou, de l’Equateur, de la Bolivie et du Mexique.

Le thème débattu était : « Cadre légal et performances sociales : inclusion économique et réduction de la pauvreté en Haïti avec le rôle actif des coopératives financières et de la Microfinance ». Yolène Jacquet de l’Anacaph croit qu’au regard de plusieurs « indicateurs » l’atelier est une réussite en terme de participation et d’échanges. « Grâce au pouvoir de la coopération le Knfp, le Forolac-fr, l’Anacaph, l’Animh ont pu réaliser ce séminaire dont le taux de participation a dépassé largement les espérances. Surtout avec la participation des acteurs étatiques, la publication et diffusion [quasi] immédiates des résultats et des dispositions de suivi », a martelé Jacquet en rappelant que 2012 est l’année internationale des coopératives.

La primature, les ministères de l’économie, de la planification, de l’agriculture et la Banque de la république d’Haïti se sont faits représenter à cette activité et ont tous plaidé pour l’implication effective de tous les acteurs non seulement pour un cadre légal tenant compte des questions de la reconstruction et du développement, mais aussi dans la lutte pour la réduction du chômage et de la pauvreté extrême. « Votre atelier démontre clairement la renaissance avérée de votre mouvement tout comme son besoin de refondation légale », a déclaré Pierre Érold Etienne, directeur général du ministère de l’économie, qui représentait la ministre Marie Carmelle Jean-Marie. Seule la branche coopérative de la microfinance dispose d’un cadre légal depuis juin 2002, a-t-il souligné.

En réponse à la crise caractérisée par la faillite des coopératives offrant 10% d’intérêts sur les épargnes aux sociétaires, l’Etat haïtien et les différents acteurs ont développé un cadre légal pour le secteur qui porte sur le fonctionnement des Coopératives d’épargne et de crédit et des fédérations. A la faveur de la loi du 3 juin2002, la BRH intervient pour le contrôle, le suivi en vue de la protection des épargnes.

Loubert Damus, président du conseil d’administration de la Caisse populaire Espoir de Gros-Morne/Nord (Kpegm en créole) a pointé du doigt « la faiblesse de cette loi émotive de 2002 et les injustices portées par elle contre les coopératives » et loué la participation des coopératives à des réflexions sur le cadre légal. Pour Patrice Denis de la Caisse populaire Sainte Anne de Camp Perrin/Sud (Caposac), la loi sur laquelle travaille actuellement la BRH, ne peut être proposée au parlement « sans l’avis et les recommandations » des acteurs du secteur coopératif et de la microfinance.

Avec une pointe polémique, Eugène Garry de la caisse populaire Fraternité du Cap-Haitien/Nord (CPF) rappelle que « la vocation première des coopératives est sociale et que chaque sociétaire est un propriétaire de l’institution ». Clin d’œil aux autres institutions de microfinance, surtout chez les banques ! Frantz Brinvil, directeur du Conseil national des coopératives (CNC) trouve qu’il est « intéressant que les secteurs coopératif et non-coopératif de la microfinance s’unissent pour réfléchir sur la législation ».

Le premier Ministre Laurent Lamothe, qui s’est fait représenter par Jean Audan Catel a proposé la mise en place d’un « comité » avec lequel il pourrait avoir une rencontre sur le cadre légal actuel et « voir ce qu’on peut soumettre comme proposition de loi au parlement ». Catel a aussi tenu à rappeler que le premier ministre est pour la concurrence de manière à ce que la population puisse « bénéficier de la réduction du taux d’intérêt sur le crédit » sur le marché.

article publié sur Alterpresse, le vendredi 13 juillet 2012

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Lancement de la Koperativ Lojman Sidès

Ensemble pour accéder à un logement sûr et de qualité

La coopérative d’épargne, de logement et de crédit aux petites et moyennes entreprises (CEL-CPME) du Sud-Est a été officiellement lancée le dimanche 4 décembre, à Jacmel. Cette initiative, qui émane du Mouvement de Solidarité avec les Sans-Abri d’Haïti, se décrit comme « la première réponse positive et organisée de la société civile haïtienne après la catastrophe du 12 janvier 2010 ». Elle est la première d’un réseau de coopératives départementales que l’association entend développer dans les mois et les années à venir. L’objectif premier : collecter l’épargne des membres (également appelés sociétaires) pour leur donner accès à des emprûnts à taux préférentiel. Ainsi, la CEL-CPME de Jacmel permettra à ses adhérents d’accéder à des crédits-baux immobiliers.

L’initiative plonge ses racines bien avant le 12 janvier, via la prise de conscience d’un petit groupe de citoyens. A Jacmel, il se réunit chaque dimanche, de manière informelle, pour évoquer les problèmes politiques du pays. Tout naturellement, les difficultés croissantes de l’accès au logement surgissent dans les discussions. « Les paysans descendent de façon massive dans les villes en pensant que le travail et la vie y sont plus faciles, souligne Pierre-Guillaume Byron, président de la Koperativ Lojman Sidès, enseignant et employé à la Direction générale des impôts. Certains vendent un morceau de terre pour acheter une moto et faire le taxi en ville. Mais où et comment vont-ils se loger ? » Depuis plusieurs dizaines d’années, cet exode rural se dirige vers les villes, puis les chefs-lieux des départements et enfin Port-au-Prince, pour aboutir dans des logements surpeuplés et des quartiers non adaptés à cet afflux de population. « Nous avions fait ce constat, mais notre petit groupe informel voulait se détacher de la discussion politique pour créer quelque chose de plus social, se souvient Pierre-Guillaume Byron. C’est alors que le 12 janvier est survenu. »
Ces mêmes citoyens tentent dans un premier temps de venir en aide à ceux que la catastrophe a laissé les plus démunis. « Moi, j’ai eu de la chance, explique Joël Jean-Baptiste, membre du conseil d’administration de la Koperativ, secrétaire général de Mososah et spécialiste en développement, je n’ai pas perdu de proches, seulement quelques biens matériels. Alors depuis le 12 janvier, 4h57, je me suis engagé à servir. J’ai contribué à l’organisation du camp de la primature, j’ai participé à la commission de gestion et distribution de l’eau, etc. » Dans le même temps, la réflexion du petit groupe se structure et vient s’enrichir de celle d’autres participants, urbanistes, géographes, architectes ou tout simplement pères et mères de famille… « C’est ainsi qu’est né Mososah, résume Joël Jean-Baptiste. Parce que nous avons réalisé que les camps n’étaient pas un phénomène provisoire, que la situation du logement allait se trouver aggravée pour longtemps et que l’Etat n’avait aucun plan pour l’améliorer durablement. »
Le 30 décembre 2010 est donc fondé le Mouvement de Solidarité avec les Sans-Abri d’Haïti, autour d’un manifeste pour un véritable plan de logement à développer dans les 15 ans à venir. Les réflexions menées au sein de l’association et les rencontres avec des experts concluent que 800 000 logements supplémentaires sont nécessaires à l’horizon 2025 pour  héberger dignement l’ensemble de la population haïtienne et faire face à la croissance démographique. Ces logements devraient idéalement être répartis sur tout le territoire national, via la création de 400 villages, dans des sites protégés de tout risque environnemental et selon des normes de construction rigoureuses. Bien-sûr, Mososah ne sera pas le maître d’ouvrage du projet. « Notre premier objectif est de sensibiliser le gouvernement et la population, résume Joël Jean-Baptiste. Ensuite, c’est à l’Etat de se saisir de ce plan.»
Dans un second temps, les membres de Mososah réfléchissent à la mise en place d’outils concrets pour progresser vers leur objectif. C’est alors qu’émerge l’idée de coopératives d’épargne et de logement, dont la première née sera donc celle de Jacmel, enregistrée officiellement auprès des services de l’Etat le 30 août 2011. Encadrées par la loi, ces structures économiques sont actives dans de nombreux secteurs de la société : accès à la scolarisation, entreprenariat, agriculture, etc.

Koperativ Lojman Sidès s’adresse, elle, aux épargnants qui ont un projet de construction en vue, quelle que soit la dimension de leur projet. « Mais beaucoup de nos premiers adhérents ont déjà leur propre maison, explique Jacques Jean-Pierre, président du comité de surveillance et directeur dans le secteur des médias. Ils ont simplement décidé de nous confier leur épargne afin d’aider les autres. Nous devons nous associer pour que chaque homme et chaque femme puisse vivre de manière digne. » Dans tous les cas, les projets de construction devront être validés par des experts de Mososah, tant pour la sécurité du terrain choisi que pour la qualité du bâti. « Nous ne laisserons ps construire n’importe quelle maison, insiste Jacques Jean-Pierre. Chacun doit pouvoir construire sa maison, quels que soient ses moyens mais dans le respect des normes parasismiques et paracycloniques. » Par ailleurs, les prêts consentis pas la coopérative concerneront également le financement de l’installation de professionnels dans les villages ou les quartiers qui seront construits à partir de cette épargne, selon le plan de Mososah.

La coopérative est ouverte à tous les épargnants en mesure de s’acquitter de frais d’inscription de 100 gourdes et d’une part sociale de 500 gourdes. Chaque sociétaire fixe ensuite le rythme de son épargne en fonction de ses revenus et de son projet. Il ne s’agit donc pas de réaliser des miracles. « Nous prêterons à ceux qui peuvent rembourser, résume simplement Ronald Joseph, le directeur général bénévole de la Koperativ Lojman Sidès. » Pour les plus pauvres, il reviendra à l’Etat de s’engager, des ONG ou des organisations internationales en feront de même. Des partenariats seraient d’ailleurs déjà à l’étude, même si la CEL-CPME ne souhaite pas encore divulguer ses contacts.

Mososah n’oublie pas non plus que les habitants des camps n’auront pas accès aux services de la coopérative. Pour l’heure, le mouvement s’engage déjà à relayer leur parole et révéler leurs conditions de vie. « Chaque jour, on raye des noms, explique Joël Jean-Baptiste. On nous explique que le nombre d’habitants dans les camps diminue, mais où vont-ils ? » Avec les quelques milliers de gourdes qui leur sont donnés en échange de leur départ, quand ils ne sont pas expulsés manu militari, quel toit peuvent-ils poser sur les têtes des membres leur famille ? A l’occasion du lancement de la Koperativ, Mososah avait donc également convié Ruben Calixte, qui, après avoir quitté la place de Jacmel pour le camp Pinchinat se trouve désormais exilé dans celui de Baudouin, à la périphérie de la ville. Ce contremaître, qui a perdu son fils aîné dans le séisme, peine depuis à retrouver un emploi. Ses diplômes ont disparu avec son logement, et l’entreprise qui l’employait a quitté la région… Il désespère de trouver de l’aide auprès de l’Etat. « Pour moi, l’Etat n’existe même pas, puisqu’il ne nous reconnaît pas en tant que citoyens, a-t-il résumé tristement. Il nous maltraite en nous proposant 10 000 gourdes pour nous faire partir et ce faisant il en profite pour détourner des fonds. » Pour Ruben Calixte, seul un emploi ou le développement des activités de la coopérative envers les plus pauvres permettra de trouver des solutions adaptées à ceux qui vivent encore sous des bâches.

Pour l’heure, Mososah et Koperativ Lojman Sidès vont continuer à diffuser leur message. Une soixantaine de sociétaires auraient déjà rejoint les rangs de cette banque communautaire. Seuls deux représentants politiques avaient répondu à l’invitation le 4 décembre dernier : Lucien Daniel (section communale Michineau de la commune de Cayes-Jacmel) et Alexandre Appolon (section communale Ternier, délégué par la mairie de La Vallée de Jacmel). Aucune des ONG et organisations internationales oeuvrant dans la région et dûment conviées n’avait fait le déplacement. Pourtant, les représentants de deux autres institutions de crédit jacméliennes, les caisses Espoir et Succès, reconnues de longue date pour la qualité de leur travail, ont très vivement encouragé l’initiative de Mososah. « Koperativ Lojman Sidès répond à un besoin fort, a salué Hébert Lahatte ancien président et fondateur de la caisse Succès. Il vous faudra du courage, de la rigueur et les débuts seront difficiles, mais je suis sur et certain que vous êtes sur la voie de la réussite. »

Lucien Déraillot

(article publié le dans Le Nouvelliste des lundi 12 et mardi 13 décembre 2011)